Bonjour à toutes et tous,

Je remercie tout d’abord la direction départementale de la cohésion sociale et, en particulier, Bouabid Rekmadi pour m’avoir invité. Je me fais rare désormais dans ce type de manifestation, j’en refuse beaucoup pour éviter que mes interlocuteurs ne me réentendent éventuellement une énième fois. Certes, j’ai gardé des contacts avec beaucoup d’anciens étudiants (j’en vois dans mon pays basque nord) et bien sûr avec des collègues, mais le retrait volontaire du laboratoire de recherche qui fut le mien en 2010 a signé le ralentissement de mes travaux sur l’animation, puis leur arrêt définitif dans le dernier ouvrage paru en 2014 sur « L’école bordelaise de l’animation ». Je continue à produire désormais dans d’autres secteurs de recherche.

Il n’en reste pas moins que l’animation professionnelle, l’éducation populaire, vivre la ville font partie de mon capital culturel : j’ai toujours du plaisir à rencontrer des étudiants, des professionnels et des confrères dont plusieurs sont passés ou vont passer à cette tribune.

J’ai souhaité intituler ma prise de parole de la façon suivante : « Les animateurs professionnels coincés entre laisser-faire ou faire-valoir ? ». Certes cette question est provocatrice, mais volontairement, pour ensuite savoir s’ils peuvent sortir de ce paradoxe, et si oui, comment.

  • Le laisser-faire, puis le faire valoir.

Ils sont deux aspects essentiels du contexte socio-politique dans lequel s’inscrit le travail des animateurs professionnels et les événements électoraux et politiques depuis quelques mois ne changent pas cette perspective, mais auraient plutôt tendance à l’aggraver.

Je vais reprendre ici une fable que j’avais utilisée en 2011 au colloque du Réseau International de l’Animation, le RIA, à Saragosse. Entre parenthèses sachez que le prochain colloque, le VIIIème, a lieu à Alger en fin novembre de cette année.

Cette fable, qui mérite d’être connue, nous vient en fait du mouvement des indignés espagnols. Elle s’appelle La fábula de los burros :

« Un homme portant cravate se présenta un jour dans un village. Monté sur une caisse, il cria à qui voulait l’entendre qu’il achèterait cash 100 euros l’unité tous les ânes qu’on lui proposerait. Les paysans le trouvaient bien peu étrange mais son prix était très intéressant et ceux qui topaient avec lui repartaient le portefeuille rebondi, la mine réjouie. Il revint le lendemain et offrit cette fois 150€ par tête, et là encore une grande partie des habitants lui vendirent leurs bêtes. Les jours suivants, il offrit 300€ et ceux qui ne l’avaient pas encore fait vendirent les derniers ânes existants. Constatant qu’il n’en restait plus un seul, il fit savoir qu’il reviendrait les acheter 500€ dans huit jours et il quitta le village. Le lendemain, il confia à son associé le troupeau qu’il venait d’acheter et l’envoya dans ce même village avec ordre de revendre les bêtes 400€ l’unité. Face à la possibilité de faire un bénéfice de 100€ dès la semaine suivante, tous les villageois rachetèrent leur âne quatre fois le prix qu’ils l’avaient vendu et, pour ce faire, tous empruntèrent.

Comme il fallait s’y attendre, les deux hommes d’affaires s’en allèrent prendre des vacances méritées dans un paradis fiscal et tous les villageois se retrouvèrent avec des ânes sans valeur, endettés jusqu’au cou, ruinés.

Les malheureux tentèrent vainement de les revendre pour rembourser leur emprunt. Le cours de l’âne s’effondra. Les animaux furent saisis, puis loués à leurs précédents propriétaires par le banquier. Celui-ci pourtant s’en alla pleurer auprès du maire en expliquant que s’il ne rentrait pas dans ses fonds, il serait ruiné lui aussi et devrait exiger le remboursement immédiat de tous les prêts accordés à la commune.

Pour éviter ce désastre, le Maire, au lieu de donner de l’argent aux habitants du village pour qu’ils paient leurs dettes, le donna au banquier, ami intime et premier adjoint, soit dit en passant. Or celui-ci, après avoir rétabli sa trésorerie, ne fit pas pour autant un trait sur les dettes des villageois ni sur celles de la commune et tous se trouvèrent proches du surendettement.

Voyant sa note en passe d’être dégradée et pris à la gorge par les taux d’intérêt, la commune demanda l’aide des communes voisines, mais ces dernières lui répondirent qu’elles ne pouvaient en aucun cas l’aider, car elles avaient connu les mêmes infortunes.

Sur les conseils avisés et désintéressés du banquier, toutes décidèrent de réduire leurs dépenses : moins d’argent pour les écoles, pour les programmes sociaux, la voirie, la police municipale… On repoussa l’âge de départ à la retraite, on supprima des postes d’employés communaux, on baissa les salaires et parallèlement on augmenta les impôts. C’était, disait-on, inévitable, mais on promit de moraliser ce scandaleux commerce des ânes.

Cette bien triste histoire prend tout son sel, quand on sait que le banquier et les deux escrocs sont frères et vivent ensemble sur une île des Bermudes, achetée à la sueur de leur front. On les appelle les frères Marchés.

Très généreusement, ils ont promis de subventionner la campagne électorale des maires sortants ».

Voilà, certes simplifié, le contexte économique international et national dans lequel le monde est plongé. Les professionnels de l’animation ne peuvent évacuer cette face cachée de nos sociétés, à savoir des rapports sociaux de domination dont la question centrale reste en sociologie de savoir pourquoi les dominés acceptent la domination, et d’obéir à un dominant qu’il soit souverain, président, chef d’entreprise, ou tout autre chef ou considéré comme tel. D’Étienne de la Boétie avec son « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres » au statut de « l’allant de soi » de Pierre Bourdieu parlant de la relation asymétrique entre le dominant et le dominé, toute une littérature scientifique, que je vous invite à découvrir, si cela vous semble pertinent, a travaillé ce concept, dans la déclinaison de ses diverses problématiques et enjeux.

Les animateurs ne sont par exemple pas à l’abri (comme dans le secteur du travail social en général, de la santé, de l’instruction et de l’éducation, et bien autres pratiques humaines) d’une forme de « domination rationnalisée justifiée de manière efficace au nom d’un principe de rendement fondé sur les objectifs quantitatifs de l’efficacité, …, domination anonyme qui fait corps avec l’organisation de la société[1] ».

Les animateurs ne peuvent pas non plus éviter de se confronter à la marchandisation d’une culture standardisée : qui, par exemple, n’a pas eu à résister à une consommation abusive, réclamée par une partie de l’enfance et de la jeunesse, mais aussi des adultes, de visites à des patinoires et des parcs d’attraction, à des parcs à thèmes (parcs aquatiques, parcs historiques ou pseudo-historiques, parcs animaliers, etc.) ?

Comment résister à une demande parfois massive ? Comment affirmer des valeurs éducatives et d’émancipation tout en cédant à l’ »amicale » pression de l’environnement ? Et la tentation du laisser-faire s’insinue dans les esprits parfois, par lassitude, par démission, par fatigue face à la répétition.

Et pendant ce temps de vacances, temps de consommation de loisirs bien éloigné de la théorie des 3 D de Joffre Dumazedier (Délassement, Divertissement, Développement), c’est-à-dire au moment où j’écris cette intervention en fin juillet, le gouvernement concocte une remise en cause des droits collectifs acquis de longues et hautes luttes au profit d’un éclatement possible des résistances des salariés concernés, le pouvoir politique avec son allié le patronat brisant par la réforme les conventions collectives des branches industrielles ou de services : il s’agit pour ces acteurs de favoriser désormais le cas par cas, entreprise par entreprise. Bref un retour au corporatisme d’antan au nom du pragmatisme, un éclatement des régulations au profit de la régulation la plus irrationnelle qui soit, celle du marché.

Se présente ici, organisé par les dominants au pouvoir, le laisser-faire tel que le définit le Dictionnaire historique de la langue française[2] : « Laisser-faire : … employé spécialement dans le cadre de l’économie politique libérale ; c’est aujourd’hui un terme d’histoire ». Le Larousse du XIXème siècle[3] en 16 volumes indique pour sa part que cette expression est une « maxime des économistes du XVIIIème siècle », portée aux nues par les Physiocrates pour désigner une sorte de gouvernement soi-disant « naturel ».

Outre le contexte économique et social ici abordé, on ne peut donc éviter de parler du contexte politique.

Un ouvrage pouvait mettre la puce à l’oreille de chacun d’entre nous, ouvrage paru en février 2017 du politologue Brice Teinturier, Directeur Général Délégué France d’Ipsos, au titre évocateur :  « Plus rien à faire, plus rien à foutre ». La vraie crise de la démocratie[4].

Ce livre souligne les véritables raisons de la crise de confiance s’élargissant à un nombre de Français chaque jour plus important envers la classe politique repliée dans sa stratosphère, crise qui met à mal notre démocratie. Il s’agit d’une force réelle, un puissant courant de pensée qui exprime une rancœur et une indifférence grave à l’égard de la politique institutionnelle résumée par : « Plus rien à faire de tout ça ! » ou dans une colère plus brutale : « Plus rien à foutre de tous ces gens ! ». L’auteur résume ce comportement comme la « PRAF-attitude ».

Les raisons qu’il avance à cette situation sont : l’effondrement de la morale et la crise de l’exemplarité, la confusion de la politique et de la téléréalité, les mutations de l’information et l’influence des réseaux sociaux : il en analyse les origines et les conséquences, pointe les dérives, relève les solutions. Les élections de mai-juin ont largement donné des indices de vérité à une telle approche.

Quant au faire-valoir, s’il a un sens connu de tous, celui de « rendre productif » (par exemple le même Larousse explique que « Charlemagne fit valoir ses domaines avec sagesse » (citation de Montesquieu). Cela signifie pour l’animateur sa capacité à valoriser l’orientation générale de son association ou de son service en leur consacrant son temps de salarié en rapport avec son contrat de travail, dont tout le monde sait qu’il n’est pas libre, mais encadré.

Mais un second sens existe qui consiste, tel un nègre pour un écrivain, à considérer l’animateur professionnel comme celui dont on peut capter les résultats et les bénéfices symboliques de son action lorsqu’elle sert les intérêts personnels d’un chef de service, d’un responsable de secteur ou d’un élu municipal par exemple, sans que l’auteur de l’initiative n’apparaisse ou n’en tire lui-même bénéfice.

Le faire-valoir est alors « récupéré » comme on l’entend dire régulièrement chez les professionnels. Il se sent alors dessaisi de sa création, voire détroussé de son bien, au profit d’une instance qui lui échappe.

La notion d’« instrument » pour signifier le rôle de l’animation, tel un outil ou un appareil servant à une action de type mécanique, renvoie ici à l’idée forte employée beaucoup aujourd’hui (après celle de la « récupération »), qui accrédite ainsi la vision répétée d’une « instrumentalisation » toujours au seul service des décideurs, des élus, des employeurs.

Allons-un peu plus loin. Que nous enseignent les pratiques d’animation à propos du rapport entre participation volontaire des individus dans les champs sociaux et culturels qui sont les leurs, et les déterminismes dans lesquels ils s’inscrivent ?

Ne nous disent-elles pas, ces pratiques, qu’il est possible dans bien des cas d’imaginer une animation développant une activité ou une action (ce n’est pas exactement la même chose) avec un large jeu des possibles, qui va de la fonction d’acculturation ou d’intégration sociale à la fonction d’innovation et de contestation sociale et culturelle ?

Dans mes productions et mes recherches antérieures (et je vous renvoie ici à mes ouvrages et à mes articles), je démontre que ce secteur de la vie sociale qu’est l’animation est le lieu d’un débat permanent où s’affrontent des thèses adverses, à partir de problématiques antinomiques. Au lieu de thèses simplistes relevant d’un humanisme béat ou désabusé, admettez avec moi que l’animation reste un enjeu pour les pouvoirs (économiques, sociaux, culturels), qu’elle n’est ni totalement asservie, ni totalement libérée des contraintes qui pèsent sur elles. Elle n’est donc pas au-dessus des antagonismes, baignant dans la neutralité et l’harmonie sociale. Elle ne se réduit pas à un seul rôle et les lignes de clivage traversent l’État, les institutions, les animateurs eux-mêmes : l’animation, comme tout phénomène complexe, est un microcosme où la société se réfracte en y répercutant ses conflits.

Il existe donc des voies de contournement possibles des modes d’animation « laisser-faire » et « faire-valoir » évoqués plus haut permettant de jouer puisqu’il y a du jeu (on appelle parfois cela le jeu démocratique), à condition que l’animateur/trice utilise sa réflexivité que j’ai dénommée, il y a plus de 20 ans maintenant, son « intelligence stratégique ». Il s’agit, comme l’explique Spinoza, de faire en sorte que les plus démunis, les plus faibles, les plus opprimés et les autres aussi ne sombrent pas seulement dans le rire, dans les pleurs, dans la haine, dans l’émotion, le pathos, devant le spectacle d’un monde qui ne serait qu’« une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur. Et qui ne signifie rien », comme l’exprime William Shakespeare dans Macbeth. De quoi s’agit-il alors ? Mais de « comprendre » comme le suggère Spinoza : et à cet égard la perspective émancipatrice pour les animateurs professionnels consiste à permettre aux groupes de population avec lesquels ils travaillent la compréhension des enjeux multiples qui traversent leur paysage environnant, la nécessaire adaptation des moyens aux fins qu’ils se fixent, selon les contraintes qui vont peser sur eux, institutionnelles, juridiques, politiques, selon les ressources et réseaux dont ils disposent (alliés, solidaires), enfin selon la détermination, la volonté, la motivation et la patience obstinée qui seront les leurs et qui sont des éléments non négligeables de leur force à venir.

C’est donc de cet enjeu qu’il faut parler avant d’en venir à la question de la nature du militantisme ou de l’engagement des animatrices et des animateurs.

  • L’enjeu de la démocratie.

La question centrale dans le système démocratique est la détermination de « Qui décide ? », question qui renvoie à une triple crise, celle de la représentation celle de l’État et celle de la citoyenneté.

La crise de la représentation est bien sûr celle du système électif, mais pas seulement. C’est aussi l’évaluation de la capacité de l’État à définir un cadre pour le débat démocratique, laissant le soin aux acteurs locaux de débattre du contenu et du sens des actions, de mettre en place des dispositifs réellement négociés, bref de définir un partage des pouvoirs et de reconnaître d’autres légitimités que celles issues du seul mode d’élection par le suffrage universel : légitimités de conseils d’habitants, légitimités professionnelles, légitimités d’usagers-experts, etc. À ne laisser les citoyens participer aux enjeux de pouvoir qu’à travers les consultations électorales, on vide la démocratie de sa réalité sociale vivante : il y a besoin de plus de souplesse et de diversité et non d’une programmation technocratique, voulant maîtriser, contrôler, encadrer le temps et les esprits. La démocratie est devenue une démocratie étriquée, une démocratie minimale, une mini-démocratie provoquant un dépérissement et une relégation du politique au profit des tenants du marché et du libéralisme qui ne conçoit la société que comme un agrégat d’individus plus ou moins consommateurs selon leurs positions socio-économiques. D’où le fait que l’économiste et épistémologue des sciences sociales Yves Barel (décédé en 1990) ait désigné par La société du vide, il y a déjà 30 ans, un système où se manifeste une rupture du dialogue entre la population et les appareils ou institutions qui la représentent, entre le centre ou les centres et la périphérie.

La crise de l’État se manifeste par le fait que s’accentue une inégalité devant les services publics (par exemple selon les territoires où l’on habite) et une faille dans la solidarité dont il assume mal la fonction, dans un univers économique et social qui produit de l’exclusion, de la marginalisation et de la pauvreté pour des couches de plus en plus larges de la société. Cet État diminué accentue la « désintégration » de la société, la rupture des solidarités, l’éclatement des communautés, le décrochement de la part de milliers de jeunes qui sortent de l’école sans diplôme, les écarts croissants des revenus et des patrimoines entre urbains et ruraux, entre jeunes et personnes âgées, entre salariés et non-salariés. Bien sûr la globalisation et la mondialisation capitaliste jouent leur rôle dans cette situation en réduisant les compétences des États, notamment sur le plan économique, et dans le retour des féodalités locales où le citoyen devient observateur des joutes politiciennes.

La crise de la citoyenneté se manifeste enfin dans les replis identitaires, les nationalismes et les idéologies agressives, et les peurs collectives. Dans des cas ultimes, le dépérissement de la démocratie peut aboutir à son rejet et être source de barbarie ou de guerre des tribus. Pour favoriser l’ouverture aux autres, au mélange, au métissage, à l’interaction, pour éviter le repliement, l’intolérance, le rejet, il ne suffit pas de réhumaniser les appareils techno-bureaucratiques, il ne suffit pas d’invoquer la recherche d’un « Vivre ensemble », de se lamenter sur la perte du « lien social », ou de vanter le charme des « biens communs », il faut mettre partout et toujours au centre de toutes les interrogations la question démocratique, éthique et civique, bref la question politique (mise en tension avec la question sociale).

Cette construction du social, qui a une visée émancipatrice pour tous les individus d’abord et un effet de réparation éventuelle en même temps pour les écartés du savoir, du pouvoir et de l’argent, devient illusoire (et non utopique, car l’utopie est une possible réalité de demain) si l’on occulte les problématiques liées aux choix des valeurs, aux décisions idéologiques, aux engagements politiques. Éviter ce piège commence par l’affirmation du préalable à toute action consistant à dire que les animateurs relèvent de l’art du faire avec les personnes et les groupes et non de la seule technicité visant à faire pour : ils ont quasiment toujours exprimé une volonté d’améliorer les formes de participation et d’action collective, sans tomber dans le piège consistant à se situer entre les populations et les institutions. La compétence qui peut être la leur, est assimilable au Kairos, au « savoir conjectural » disait le philosophe Pierre Vidal-Naquet, l’à propos, l’occasion adroitement interceptée, en association avec la Témis, la ruse de l’intelligence ajoutait cet autre philosophe Jean-Pierre Vernant, tous deux hellénistes. C’est ce que j’ai désigné il y a quelques minutes par « l’intelligence stratégique » qui consiste, dans une maïeutique productive, à faire en sorte que les groupes, collectifs et communautés autodéveloppent leurs capacités à lire entre les lignes et à se forger une aptitude à capturer les bons moments ou les bons lieux de l’agir en particulier dans les temps de crise et de choix. Il s’agit, en reprenant le titre de l’ouvrage de Paolo Freire, d’une réelle « éducation comme pratique de liberté[5] ».

Il n’existe donc pas d’obligation à ce que les animateurs soient adaptés, ajustés ou à l’inverse opposants, mais ils ont le droit et le devoir de revendiquer dans l’exercice de leurs métiers une appartenance à une culture historique et fondatrice. Leur choix ne fait aucun doute pour Marcel Bolle de Bal, le sociologue belge qui a fait l’ouverture du colloque de Bordeaux il y a 14 ans : il affirme de nouveau dans le dernier ouvrage de sa trilogie sur La sociologie existentielle que l’exigence « d’encourager les personnes à devenir acteurs sociaux autonomes et stratèges[6] » facilite, en développant l’apprentissage par l’expérience, « leur auto-connaissance afin d’accroître la capacité d’autogestion des systèmes sociaux ». En résumé, pour les animateurs, la vertu sans l’habileté, c’est l’impuissance. Quant à l’habileté sans la vertu, c’est le cynisme.

C’est ce même sociologue qui, toujours à Bordeaux[7], dans le registre de ce que d’autres désignent plus ou moins approximativement par les notions de société, lien social ou vivre ensemble, avait travaillé les concepts de liance, reliance, déliance (repris notamment par Edgar Morin).

L’animateur socioculturel participe (avec tous les autres citoyens mais dans un rôle spécifique) de ce combat pour la reliance, lui dont la culture est fondée historiquement sur la capacité des individus et des groupes à s’organiser, à soulever des problèmes et à trouver des solutions. Le psychosociologue Eugène Enriquez dit que la création d’un climat de confiance réciproque peut favoriser l’émergence d’« une vision poétique et poïétique du monde » : le monde n’apparaitra plus comme « désenchanté », contrairement à ce que pensait Weber, mais comme toujours plein (…) d’idées nouvelles, de phantasmes puissants, de délires féconds, de « désordre » stimulant et même d’inventivité débridée[8] ». Il s’agit là d’un travail de fourmi, précaire, laborieux qui exige de la part des animateurs de la lucidité sur les buts, les moyens, les relations établies. Ils ne sont ni anges ni prophètes : ils tentent simplement de favoriser des discours, des pratiques, des stratégies où groupes et individus concrétisent leurs virtualités. Ils doivent savoir que les changements sans conflit n’existent que rarement et des perspectives de changement non fondées sur des valeurs partagées entraînent vers le non-sens de l’activisme. Les animateurs participent ainsi aux luttes et aux espoirs qui animent les hommes et les femmes de façon à ce que chacun se perçoive « comme faisant partie d’une histoire collective qui lui donne sens et à laquelle il donne sens », dans une démocratie à inventer et à réinventer dans les rapports sociaux quotidiens.

Une fois cerné l’enjeu principal de nos sociétés à savoir la sauvegarde et même plus l’élargissement et l’approfondissement de la démocratie, il reste à définir, dans l’articulation permanente nécessaire entre une perspective macro-sociale et une visée micro-sociale de l’animation, la caractéristique dominante de l’utilité sociale des animateurs, dans l’exercice de leur fonction professionnelle, celle qui correspond le plus exactement à ce défi pour les animateurs.

  • La fonction professionnelle des animateurs.

Il existe en termes de compétences et de stratégies de nombreux constituants d’ordre technique qui composent la fonction professionnelle des animateurs : ce sont bien sûr des compétences de pédagogie, de méthode, ou bien dans le champ des ressources humaines, administratives ou gestionnaires, des compétences dans le domaine des animations scientifiques, artistiques, environnementales, informatiques, etc.

Vous avez sûrement remarqué, et je n’y échappe pas non plus, que nous utilisons souvent des termes d’origine militaire dans nos analyses sur l’animation (même si cet usage n’est pas exclusif à cette profession) : militantisme (miles : le soldat), stratégie (stratos : armée), objectif (objectus : action de mettre devant, d’opposer dans la logistique militaire), mobilisation (acte d’assembler des troupes et du matériel afin de préparer une guerre), etc. Aux origines donc, le terme de « militant  » concernait les personnes qui se battaient, les armes à la main, pour défendre (ou imposer) leurs idées et convictions propres ou celles de leur école de pensée. Puis vint le vocabulaire religieux qui utilisa à son tour les termes guerriers : le prêtre « soldat de Dieu », l’assemblée « militante » du Christ, etc.

Karl Marx a utilisé des termes d’origine militaire dans la construction de sa pensée. Celui de « Lutte des classes » lui a été inspiré par son créateur, François Guizot, historien français libéral du XIXème siècle : dans Misère de la philosophie publié en 1847 Marx écrit que les ouvriers manifestent une profonde « résistance » pour le maintien de leur salaire et que « dans cette lutte, véritable guerre civile, se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir ».

Arrêtons-là la démonstration pour signifier qu’aujourd’hui il existe une multitude de causes qui appellent au militantisme et celles-ci sont le plus fréquemment traversées par les mêmes idéaux : résistance à la domination, au despotisme, à l’oppression, à l’exploitation, aux injustices, à l’autorité illégitime.

Tous ces termes ont été progressivement laïcisés et devenus communs et c’est ainsi que le militantisme a désigné celui ou celle qui participe de manière active à un mouvement, une organisation, un syndicat. Avec une volonté de changer un élément ou la totalité de la société ou de changer le monde. Mais on parlera plus désormais de « militance » que de militantisme, dans une sorte de forme plus soft, moins sectaire, moins globalisante, moins liée à une organisation précise, plus critique, sans œillères idéologiques. C’est le cas de luttes ayant un lien avec la solidarité : luttes antiracistes, causes humanitaires, défense des droits de l’Homme, lutte contre le SIDA, défense de l’environnement, droit des consommateurs, pour un développement durable, contre les violences faite aux femmes, ou aux côtés des sans toit, sans papier, sans domicile fixe, des indignés, des faucheurs anti-OGM, d’ATTAC, etc.

En résumé, et ceci brouille la perception que l’on peut avoir de l’animateur, ce dernier se situe dans une imbrication subtile et croisée de plusieurs légitimités (reprenant les classifications de cités proposées par Luc Boltanski et Laurent Thévenot[9]) : celle de l’animateur inscrit dans la logique de la militance, relevant de la « cité inspirée », c’est-à-dire de valeurs transcendantes ; celle de l’animateur technicien, relevant de la « cité industrielle », c’est-à-dire de qualités d’expertise et d’efficacité ; et celle de l’animateur « médiacteur » relevant de la « cité civique », c’est-à-dire de la lutte contre la crise de la société participant ainsi à une régulation permanente des rapports sociaux démocratiques. Ici aussi il faut faire appel à une dialectique de la complexité qui sorte d’un idéalisme politique et philosophique relevant de l’injonction pour l’animateur à n’être qu’un militant ou un traître à la cause des exclus du savoir et du pouvoir. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut le réduire à ses seules compétences technico-professionnelles.

Un professionnel de l’animation doit aborder son territoire comme un espace où se confrontent des acteurs, dont les logiques d’action se jouent dans un réseau de contraintes et de ressources dans un champ traversé par des enjeux multiples qui vont l’obliger sans cesse à modifier sa position à l’intérieur de cette triangulation que constituent les figures de l’animateur militant, de l’animateur technicien et l’animateur médiateur. En ce sens l’animateur n’est pas un pur technicien apolitique, mais l’acteur d’une praxis sociale et culturelle, un professionnel qui sait saisir les opportunités capables de permettre à tous de devenirs citoyens-décideurs dans la cité, dans les loisirs, dans la maison de retraite, dans la structure pour handicapés, dans l’hôpital, etc.

Dans ce jeu démocratique auxquels les animateurs participent, dans cette visée de changement qui est à la base de la vision démocratique, l’animation (et j’esquisse ici un début de définition) peut affirmer un rôle positif en se considérant comme une pédagogie où peut s’expérimenter la reconnaissance de l’autre, la possibilité pour chacun, s’il le désire, d’exercer un pouvoir, si minime soit-il, et une capacité de transformation de la réalité. Mobilisée pour le changement des institutions, l’animation, dans la visée éducative qui est la sienne, cherche à faire que chacun comprenne les situations qu’il vit, puisse réagir contre les contraintes insupportables qu’il subit et agir pour affirmer à la fois sa place dans la société en construction, et aussi le caractère irréductible de sa singularité individuelle. C’est là que l’animation professionnelle a une claire dimension politique. C’est en ce sens que projet individuel et projet collectif s’alimentent mutuellement de façon positive dans une interaction enrichissante qui peut parfois relever du chaos et du désordre. De nombreux désordres sont en leur cœur des appels indirects à un ordre plus juste, plus égalitaire, plus rationnel.

En résumé, dans l’animation, le combat pour la démocratie n’est pas contradictoire avec une posture professionnelle : Claude Giraud, sociologue et professeur émérite à l’université de Lille, spécialiste des problématiques tournant autour des questions de l’engagement, explique qu’il est possible de combiner une valorisation subjective des idées de solidarité, de lutte contre les inégalités culturelles ou éducatives, et une certaine conception de la neutralité, car « la neutralité ne signifie pas absence de convictions, ni même que ces convictions soient mises entre parenthèses, le temps de la réalisation de l’activité[10] » professionnelle ; même, ajoute-t-il, « la neutralité n’implique pas une absence de jugement, dès lors que celui-ci peut être établi de façon raisonnée et contradictoire » et surtout sans abus d’une position d’autorité de la part du professionnel concerné, hors donc de toute position partisane. L’insertion dans une équipe de travail vivifiée par le débat et la coopération avec de nombreux acteurs institutionnels ou non garantit une distance bénéfique, tout en facilitant une marge de manœuvre.

L’aspect social de l’homme et de la société ne recouvre pas totalement, pour l’animateur, celui que veulent façonner les politiques ou qu’observent les sociologues. Le social, pour les animateurs, c’est avant tout un lieu d’expérience, de connaissance et de liberté, où chacun se construit une identité sociale ; non plus le social comme objet de recherche, mais comme être ou plutôt comme devenir au monde, comme praxis. Une telle perspective met en avant, bien sûr, une dimension éthique et démocratique dans l’intervention des professionnels, vers plus d’autonomisation des sujets, acteurs de leur évolution et des transformations constantes du système social, en valorisant, si possible, les groupes intermédiaires par lesquels ces acteurs peuvent défendre leurs intérêts, faire valoir leurs droits ou leurs idées, et participer ainsi à l’Histoire dans un monde difficile, où se confronte imaginaire créateur et rationalités, dans une recherche de la vérité sans fin, comme les conflits qui la jalonnent, créateurs de néguentropie et de nouvel ordre.

Mais gardons-nous d’idéaliser le changement ou l’action des animateurs concernés. La pratique n’est pas une application directe de la théorie, mais une traduction, une mutation du système théorique, mise en tension touffue, confuse, comme peuvent l’être parfois les pratiques d’animation : l’école de Palo Alto révèle avec justesse qu’il existe des changements qui ne modifient pas l’équilibre de certains systèmes, et d’autres qui, par l’introduction de grains de sable dans la machine, provoquent des sauts qualitatifs, des réorganisations, de nouvelles représentations, de nouvelles significations.

Cette incertitude et ce doute sur l’avenir qui environne l’action des animateurs relève plus d’une situation d’engagement que d’une vision militante.

  • Conclusion : militantisme ou engagement ?

Pourquoi préférer la notion d’engagement à celle de militantisme (même s’il peut y avoir d’apparentes proximités) ? Parce que le militantisme implique souvent un comportement héroïque de la part de celui qui en est l’adepte, une fidélité permanente à la cause collective, un dévouement sans bornes aux autres et enfin la croyance au vrai : ces militants sont ceux que le sociologue Jacques Ion appelle « les petits clercs »[11], c’est-à-dire ceux qui renoncent à eux-mêmes dans une vision sacrificielle de leur vie. Par ailleurs son origine latine, miles, vient d’une racine sanscrite, mar, qui signifie tuer, détruire ou blesser.

Pour sa part l’engagement [avec ses diverses significations : militaire (s’enrôler), religieuse (entrer dans les ordres), financière (mettre en gage), morale (donner sa parole)] signifie une obligation, une promesse, l’attachement à quelqu’un ou à une cause. Cette définition implique l’idée d’un contrat ou du don d’une parole (envers soi ou envers les autres) : le plus bel exemple français est l’écrivain Émile Zola qui, en 1898, s’engagea (l’expression prend ici tout son sens) dans le combat pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus, par son célèbre « J’accuse… ! » à la une du journal L’Aurore. Il n’était pas le premier intellectuel à prendre ainsi position, mais sa renommée d’alors dépassait celle de tous les autres. Scandalisé par cette affaire, c’est par un fort sentiment d’indignation face aux mensonges et aux lâchetés du pouvoir politique, militaire et religieux, et dans un climat délétère d’antisémitisme dominant, qu’il écrit : « J’étais hanté, je n’en dormais plus, il a fallu que je me soulage. Je trouvais lâche de me taire. Tant pis pour les conséquences, je suis assez fort, je brave tout ». En Espagne, je pense à Miguel de Unamuno et à son discours à l’université de Salamanque en octobre 1936, qui après le cri de « Viva la muerte » lancé par le général franquiste et fasciste Millan Astray répondit par ces mots : « « Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence… Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement ». Et il ajoute : « Je viens d’entendre le cri nécrophile « Vive la mort » qui sonne à mes oreilles comme « À mort la vie ! » Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l’autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule… Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat ».

Dans une approche plus modeste, mais tout aussi honorable et digne, la notion d’engagement pour un professionnel de l’animation, le sentiment de son engagement (qui n’est pas obligatoirement formalisé dans une adhésion à une organisation, mais qui ne l’exclut pas non plus) signifie « expression de soi » (en lien complexe avec l’institution d’appartenance) et « dépense de soi »[12] (dans le temps professionnel), mais de façon distanciée, non prosélyte, dans une éthique de responsabilité qui n’exclue pas une éthique de conviction pour reprendre les  notions de Maw Weber, c’est-à-dire dans une démarche où c’est toujours l’autre ou les autres avec lesquels il travaille qui doivent prendre les décisions qui les concernent. À l’image des exigences d’une démocratie entrant en écho avec la définition que j’ai proposée dans la première partie de mon intervention, s’ouvre alors l’immense chantier d’une société où la construction de soi et la participation à l’action collective s’alimentent dialectiquement, ce qui ne se fera pas sans de multiples difficultés, bien sûr, même à travers la vie associative ou les structures coopératives ou autogérées.

Je vous remercie

Jean-Claude Gillet, professeur honoraire des universités,

Bayonne, 19  juillet 2017              Saint-Quentin en Yvelines, le 29 septembre 2017

[1] Durand-Gasselin, L’École de Francfort, Coll. Tel, Gallimard, 2012.

[2] Le Robert, sous la direction d’Alain Rey, p. 1963, vol. 2, 2000.

[3] Larousse Pierre, Grand DICTIONNAIRE universel du XIXème siècle.

[4] Paru cher Robert Laffont.

[5] Freire Paolo, L’éducation comme pratique de liberté, éd. du Cerf, 1971.

[6] Fragments pour une sociologie existentielle, tome 3, éd. L’Harmattan, 2013.

[7] Voir son intervention sur le site  http://colloque.cs.free.fr/seance_inaugurale.htm

[8] Eugène Enriquez, Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Desclée de Brouwer, 1997.

[9] Luc Boltanki et Laurent Thévenot, Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991.

[10] Claude Giraud, Qu’est-ce que l’engagement ?, coll. Logiques sociales, L’Harmattan, 2011.

[11] Jacques Ion, La fin des militants ?, éd. de l’Atelier, 1997.

[12]Voir Claude Giraud, Qu’est-ce que l’engagement ?, page 215.