Le Ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative serait-il, comme d’aucuns le pensent encore, le ministère de référence de l’Education populaire ? Ou est-ce désormais une plaisanterie ? Ou bien une référence cachée sous le manteau ? Une réponse s’esquisse à la lecture de l’ouvrage de Michel Heluwaert, « Espérances contrariées, marginalités récupérées. Propos sur des utopies abandonnées… », paru en 2002 aux éditions l’Harmattan. Le titre est déjà en soi un programme sur le naufrage de ce Ministère et le passage de Marie-Georges Buffet ne semble rien avoir changé, elle qui, aux yeux de l’opinion publique, paraît avoir laissé surtout un souvenir à propos de la lutte anti-dopage dans le champ du sport (ce qui est en soi déjà une belle victoire) et peu marqué la politique de rénovation du Ministère sur laquelle nous reviendrons. Donc, cet ancien inspecteur de la jeunesse et des sports montre comment certains mécanismes institutionnels ont dénaturé peu à peu l’espoir initial, réincarné notamment par les militants issus de la Résistance et de la Libération.
Nous allons tenter de répondre à ces questions en centrant notre réflexion sur les champs de l’éducation populaire de l’animation professionnelle et des diplômes y afférant.

1. Où l’on comprend la stratégie de conquête du ministre actuel de la Jeunesse, des sports et de la vie associative.

A cet égard le site actuel du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative constitue un indice parlant : d’abord pour y arriver, par exemple par l’opérateur Google, l’information présentée contient les seules références à « Ministère de la jeunesse et des sports » (www.jeunesse-sports.gouv.fr/) : la mention « Vie associative » est absente. Les sous-rubriques indiquées en dessous de la première sont : «  présentation, sport, formations, jeunesse, associations ». La page d’accueil une fois ouverte ne donne aucune indication sur une rubrique « Education populaire ». En cliquant en haut de cette page sur « plan du site », on arrive sur cinq à six pages d’informations déroulées dans lesquelles deux fois on peut remarquer la mention « Education Populaire » : pour la demande d’agrément de la part d’associations (« agrément jeunesse et éducation populaire ») et pour la présentation du B.P.J.E.P.S. : brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport.

Mais peut-il en être autrement ? Rappelons d’abord que, si le Ministre Jean-François Lamour est le 16° ministre dans l’ordre protocolaire du gouvernement de Dominique de Villepin en 2005 (correspondant aux hiérarchies et aux équilibres politiques inhérents à toute composition de gouvernement), le Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative est classé 32° (et dernier ministère) cité dans l’ordre fonctionnel de composition du gouvernement actuel sur le site de celui-ci : cela montre bien l’intérêt profond que le pouvoir accorde aux missions de ce ministère. Mais du temps de Marie-Georges Buffet le dispositif était identique : en 1997, avec Lionel Jospin comme premier Ministre, Marie-Georges Buffet était 16° dans l’ordre protocolaire sur 38, mais le Ministère de la jeunesse et des sports était déjà le dernier dans l’ordre fonctionnel.

Ajoutons que si l’on compare à l’intérieur du même ministère les équilibres politiques et financiers dans la répartition des fonctionnaires et des budgets respectifs selon les missions (Jeunesse-sports-vie associative), il ne faut pas être grand clerc de l’économie ou de la politique pour se rendre compte que le poids politique, économique et financier du secteur du sport (sur le plan national et international) n’a aucune commune mesure avec celui de la jeunesse (sacrifiée en quelque sorte sur l’autel de la crise depuis presque 30 ans maintenant[2]) ou de la vie associative, souvent considérée comme méritante, mais plus dans le champ de l’humanitaire que dans celui de la vie citoyenne approfondissant une démocratie, désormais bien défaillante : José Saramago, écrivain portugais et prix Nobel de la paix, s’interroge, en août 2004, dans un article du Monde diplomatique intitulé : « En marge du pouvoir économique, que reste-t-il de la démocratie ? ». Il répond notamment par ces mots  : « Si nous ne trouvons pas un moyen de la réinventer, on ne perdra pas seulement la démocratie, mais l’espoir de voir un jour les droits humains respectés sur cette planète. Ce sera alors l’échec le plus retentissant de notre temps, le signal d’une trahison qui marquerait à jamais l’humanité » [3]. La démocratie est dévoyée par des pouvoirs qui ne sont ni élus par le vote populaire (les pouvoirs économique et médiatique), ni contrôlés par les citoyens, plongée dans l’absurdité qui consiste à ce que l’usage du pouvoir tel qu’il est exercé par les partis, les Parlements, les gouvernements ne soit soumis à l’examen permanet des mandants et soumis au feu de la critique et de l’autocritique : « Purifier les eaux de la rivière qui traversent la ville ne servira à rien si le foyer de la contamination se trouve à la source ».

Comment pourrions-nous penser le contraire en observant avec précision la composition du cabinet du Ministère publié sur son site ? A tout seigneur, tout honneur : le Ministre fut, dans la période 1993-1995, conseiller technique chargé de la jeunesse et des sports au cabinet du maire de Paris, Jacques Chirac, puis conseiller du même élu en 1995 à la Présidence de la République (1995-2005). Il passe du cabinet du Président au ministère des seuls sports entre 2002 et 2004, avant de devenir le ministre d’aujourd’hui. Bref un jeune grognard fidèle (même s’il est un des premiers, comme ministre, à rallier la candidature de Nicolas Sarkozy au sein de l’UMP pour les élections présidentielles de 2007). Ses différentes médailles l’ont légitimé certes dans le champ du sport, mais sa licence de chimie ou son diplôme de kinésithérapie (lieu de reconversion de beaucoup de sportifs) lui sont de peu de secours dans les champs de l’éducation populaire, de la vie associative ou de l’animation. Mais il est vrai que les compétences dans un domaine ne sont pas les éléments déterminants de l’intégration dans tel ou tel ministère, un peu comme à l’armée : « Tu es coiffeur. Bon, tu iras aux cuisines ! ».

A cet égard, une analyse attentive de la composition du cabinet du Ministre est éclairante sur les critères de désignation retenus. Qu’on en juge :

– sur le plan du type de diplôme d’abord (certains des membres ayant plusieurs diplômes) : un juriste sorti de l’ENA (donc directeur du cabinet) ; un ancien de l’école des officiers de gendarmerie, ayant un DESS de gestion, de droit et un DEA de littérature et civilisation ; un titulaire de droit communautaire et d’un diplôme de l’école des Hautes Etudes en Relations Internationales ; un ancien élève de l’école des langues orientales ; une titulaire de DEA en droit public ; une ancienne de l’IEP de Bordeaux ; un autre de l’IEP de Paris et titulaire d’une maîtrise en droit public ; une titulaire d’une maîtrise de sciences économiques et d’un DESS de management des organisations sportives ; une autre diplômée d’un IEP et d’un master d’études européennes ; une titulaire d’un DESS d’administration de droit public et de droit privé ; un diplômé de l’école française des attachés de presse ; un titulaire d’une maîtrise d’économie et de gestion d’entreprises ; une diplômée de l’école de management ; une seconde diplômée de l’IEP de Bordeaux, ayant aussi un master en management de l’ESC de la même ville. Tout cela nous rapproche de la consanguinité.

– Les quelques professions repérées qui ne sont pas directement liées à des activités para-politiques (genre attaché parlementaire) ou administratives (style attaché auprès du conseil d’Etat ou administrateur civil) sont les suivantes : deux professeurs de sport, un professeur à l’école Nationale de ski et d’alpinisme, deux inspectrices jeunesse et sports, un DTN, un inspecteur principal de la jeunesse et des sports, une CEPJ, un consultant d’entreprise, une professionnelle de Publicis Consultants, auparavant coordinatrice des relations extérieures de Disneyland Paris. Pour le sport, passe encore, mais comme acteurs symboles des politiques de la jeunesse, de la vie associative et de l’éducation populaire, « peut mieux faire ».

– La chiraquie est très largement présente à tous les niveaux : un ancien directeur du cabinet de Chirac à la mairie de Paris ; un directeur du cabinet du maire de Sarlat, Jean-Jacques de Peretti, puis chargé de mission au cabinet de Philippe Seguin, puis assistant parlementaire d’Etienne Pinte (alors député-maire de Versailles), enfin membre de la direction des études du RPR ; un chargé de mission au RPR auprès de François Fillon ; un ancien membre du cabinet du président du conseil général des Hauts de Seine (Charles Pasqua), devenu par la suite chargé de mission au groupe UMP au conseil régional d’Ile de France ; un assistant parlementaire RPR ; un secrétaire général adjoint de la mairie du 18° entre 1985 et 1990, c’est-à-dire au moment où Alain Juppé est maire de cet arrondissement ; un président d’une association « Leaders du futur » dont le site renvoie, à la mention « Partenaires », à la mairie de Rueil Malmaison, dont le maire n’est autre que Patrick Ollier, gaulliste depuis 1965, fondateur de l’UJP, figure de maréchal historique dans l’armée chiraquienne ; une secrétaire du directeur de cabinet du maire de Paris (Jacques Chirac), devenue pendant quelques années secrétaire du directeur de cabinet de Jean Tiberi, nouveau maire de Paris, et enfin secrétaire d’un conseiller de Delanöe, mais attention sur la préparation des jeux olympiques ! (cette aventure dure un an à peine avant qu’elle ne rejoigne son poste actuel de chef du secrétariat particulier du Ministre).

« Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es », « Qui se ressemble s’assemble », etc : la sagesse dite « populaire » et la sociologie politique se rejoignent ici pour nous démontrer le caractère partisan d’un tel ministère qui culturellement, pour ne pas dire idéologiquement, a peu à voir avec l’éducation populaire et l’animation socioculturelle, toutes deux étrangères au paradis des différents courants du gaullisme ici rassemblés.

On comprend alors le fait que l’INJEP flotte entre deux eaux, ni réellement soutenu, ni vraiment sabordé, et que la revue Agora-Débats/jeunesse ait du mal à trouver ses marques avec le 3° rédacteur en chef depuis l’année 2000 et peut-être aussi à trouver une ligne rédactionnelle stable.

C’est ce même ministère qui vient de parachever la disparition des diplômes qui faisaient référence dans leurs intitulés à l’animation socioculturelle : après avoir remplacé le BEA(nimateur)TEP par le brevet professionnel, voici la disparition du DEFA(nimation) et du DEDPA(nimation)D au profit de deux nouveaux diplômes qui n’ont plus cette référence. Il ne restera plus que le BAPAAT de niveau 5 et les brevets non professionnels (BAFA, BASE) qui conservent pour le moment une référence à l’animation. Voilà qui va faciliter la compréhension pour les publics, les futurs candidats et les élus, des logiques qui président à la politique de formation de la part du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative à un moment où près de 200.000 animateurs professionnels sont régis par une convention collective depuis 1989 et par la filière animation en collectivités territoriales depuis 1997 ! Et parallèlement le Ministère de l’Education Nationale non seulement conserve le DUT carrières sociales, option animation sociale et socioculturelle, mais il adopte l’ouverture de nouveaux diplômes professionnels dans le champ de l’animation professionnelle au niveau de la licence (dans plusieurs universités) et du master (à Bordeaux uniquement pour le moment)[4].

Nombre de professionnels de l’animation sont inquiets de cette incohérence (et, semble-t-il, plutôt à juste titre) : des pétitions ont circulé manifestant des oppositions ici et là, des articles sont parus, des blogs l’expriment, des interpellations se retrouvent sur internet ou dans des réunions regroupant des animateurs lassés des changements incessants depuis le DECEP (Diplôme d’Etat de Conseiller d’Education Populaire en 1964), qui selon P. Besnard est « l’ancêtre qui devait engendrer la progéniture des BASE, CAPASE, DECEP, DAPASSE, DEFA »[5], auxquels on doit désormais ajouter les Brevets d’Etat, puis à ce jour les Brevets Professionnels. Beaucoup d’incertitudes, à propos des diplômes, demeurent notamment sur les liens entre les diplômes de ces deux Ministères (Jeunesse, sports et vie associative d’un côté et Education Nationale de l’autre), mais aussi sur le sort du DEFA au Ministère de la cohésion sociale[6].

Il en est de même dans le champ du sport : la rédaction du site d’infosport.org a publié un article sous le titre L’équivalence BPJEPS et BEES examinée en CPC, un pas de plus vers l’illisibilité des formations (10/12/2006) : « Quoiqu’ il en soit il est de plus en plus difficile de comprendre notre système de formation à la française. Entre les BP, les BE ,  les CQP, les brevets fédéraux, les titres,  les DEUST, les DEUG qui disparaissent dans le LMD mais qui feront l’objet d’une fiche RNCP, les licence pros, les licences par filières, les masters et autres titres,…, il est quasi impossible de s’y retrouver si on n’est pas spécialiste ! Espérons que les employeurs qui ne siègent pas à la CPC suivent. Espérons que les titulaires de tous ces titres et diplômes savent ce qu’ils ont le droit de faire. Mais côté étudiants ou stagiaires en formation et pire jeunes en orientation, on prend peu de risques en affirmant qu’ils sont là pour la plupart complètement largués. Peut-on rêver un jour d’un système de formation clair et limpide sous l’égide d’un ministère. Ce serait souhaitable. Nous ne l’avons pas vu dans les débats présidentiels ! ».

A ce jour[7], il existe encore des instances qui devraient permettre d’éclaircir quelques éléments concernant l’avenir des formations :

– l’ONMAS, sous la présidence de Jean-Pierre Augustin, qui, par la présence conjointe des Ministères de l’Education Nationale (seul ministère à conserver depuis 1967 le DUT carrières sociales, option animation socioculturelle, devenu animation sociale et socioculturelle en 1994[8], même si par ailleurs les contenus ont évolué bien sûr depuis 40 ans maintenant !) et du Ministère de la jeunesse, des sports et de la vie associative, peut favoriser une médiation sur la correspondance des diplômes entres les deux Ministères ;

– la CPC (elle s’appelle Commission Professionnelle Consultative des métiers du sport et de l’animation, de même que l’ONMAS désigne l’Observatoire National des Métiers de l’Animation et du Sport, ce qui accentue la lisibilité du dispositif) qui devrait examiner les différentes spécialités, notamment celle d’animation socio-éducative ou culturelle et d’une mention relative à un champ disciplinaire ou professionnel[9].

De quelle légitimité relève l’officialisation d’une spécialité d’animation culturelle (avec quel soutien du ministère du même nom ?) ? A quelle prétendue rationalisation pédagogique correspond l’idée de spécialiser (pour ne pas dire saucissonner) un peu plus encore les formations, alors que tant d’animateurs professionnels ont besoin de pouvoir utiliser leurs compétences de généraliste[10] pour pouvoir évoluer et occuper différents champs de l’animation au cours de leur vie professionnelle et éviter en partie de cette façon l’usure inhérente parfois à la rencontre obligée de certains terrains ou publics  ?

2. Où l’on s’aperçoit qu’une ancienne ministre s’est engluée.

Il faut dire que cette réforme des diplômes vient de très loin. Déjà à la fin des années 80 et au début des années 90 le Ministère de la jeunesse et des sports avait concocté ses premiers documents de réflexion vers l’élaboration d’un Schéma Directeur des Formations avec l’aide bien sûr d’un cabinet privé (Hay Management Consultants) et d’une concertation avec des « experts » où l’on retrouvait notamment les noms de Nelson Paillou, Jean Camy, Pierre Besnard, Jacques Elloy, Philippe Thillay, Roger Sue, Jean-Louis Hiribarren, Alain Langlacé, Noikos Prékas, etc[11]. En avril 1991 (soit moins d’un an après le démarrage de l’opération) un schéma complexe est proposé sur un quatre pages du bulletin Formations. Schéma directeur. Dans ses deux pages centrales, il propose « 15 emplois-types » d’aujourd’hui, « 28 emplois-cibles » à l’horizon de 5 ans, « 38 emplois-cibles-types ou catégories d’emploi de demain », avec un schéma qui comprend déjà l’architecture que l’on retrouve aujourd’hui avec les 4 niveaux repérés[12]. Il est annoncé en même temps que le nombre d’experts dépasse désormais 100 personnes.

En fin 1992, une plaquette du Ministère signée par Roger Bambuck officialise la dernière mouture des « Formations. Schéma directeur », avec un constat, des objectifs, des principes et des moyens (un groupe de pilotage, un groupe de travail, deux groupes d’appui, des groupes experts et une commission de validation). Tous les ministres ont poursuivi cette politique sous tous les gouvernements de droite ou de gauche[13].

Certes nombre de personnes ont été consultées, mais en réalité dès le départ c’est un groupe de neuf acteurs qui a été le moteur de l’opération (cinq fonctionnaires de la direction de la jeunesse et de la vie associative et de la direction des sports du ministère, auxquels s’ajoutaient quatre membres du groupe de consultants privés) : ils ont donc projeté cette politique bien avant que la CPC ne soit créée puisqu’elle n’est arrivée qu’en septembre 1999. Les perspectives étaient donc déjà volontairement bien tracées.

Pour conclure la démarche un document de travail du ministère intitulé « Propositions pour redéfinir l’architecture de l’ensemble des formations du ministère de la jeunesse et des sports » a été publié le 8 juin 1998 (accompagné d’un courrier aux régions daté du 22 juin) avec un préambule sur « des formations de moins en moins lisibles ». C’est ce fameux document qui affirme que « les formations de niveau IV constitueront le socle de l’édifice » (p.2) : ce diplôme sera l’axe du « métier visé… celui d’animateur »[14] (p.3). Par contre le nouveau diplôme de niveau III sanctionnera « des compétences de coordination, de management, de direction et de gestion » (p.11 un schéma parle de « concepteur ») ou « des compétences techniques plus élaborées » ou « liées à un public particulier » (p.7). La forme actuelle (mais venue de loin) est déjà là entérinée plus tard de fait par la CPC.

Un second document venu du ministère arrive le 15 avril 1999, issu de la délégation aux formations, département de la Réglementation et de la Prospective (parti de Paris vers les régions le 15 avril 1999), s’intitule « Rénovation de l’architecture des formations et des diplômes », le tout étant déclaré soumis à une nouvelle concertation, le premier projet ayant d’ailleurs « fait l’objet d’une large adhésion », selon l’auteur du courrier. Ce  deuxième document est donc à peu près identique au précédent. Tout ce qui constitue les diplômes nouveaux actuels sont déjà formatés, à part la disparition de l’appellation « animation » qui est encore présente à ce niveau d’élaboration.

Après les décisions de la fin 2006, on ne peut pas s’empêcher de penser à la métaphore de la grenouille qui court sur internet : elle nous qui vient du philosophe Olivier Clerc. Elle se nomme « Sommes-nous déjà à moitié cuits ? Ou l’inconscience du changement » : « Imaginez une marmite remplie d’eau froide, dans laquelle nage tranquillement une grenouille. Le feu est allumé sous la marmite. L’eau se chauffe doucement. Elle est bientôt tiède. La grenouille trouve cela plutôt agréable et continue de nager. La température commence à grimper. L’eau est chaude. C’est un peu plus que n’apprécie la grenouille ; ça la fatigue un peu, mais elle ne s’affole pas pour autant. L’eau est maintenant vraiment chaude. La grenouille commence à trouver cela désagréable, mais elle est aussi affaiblie, alors elle supporte et ne fait rien. La température de l’eau va ainsi monter jusqu’au moment où la grenouille va tout simplement finir par cuire et mourir, sans jamais s’être extraite de la marmite. Plongée dans une marmite à 50°, la grenouille donnerait immédiatement un coup de pattes salutaire et se retrouverait dehors ».

Et il ajoute comme commentaire : « Cette expérience (que je ne recommande pas) est riche d’enseignements. Elle montre que lorsqu’un changement négatif s’effectue de manière suffisamment lente, il échappe à la conscience et ne suscite la plupart du temps pas de réaction, pas d’opposition, pas de révolte. C’est exactement ce qui se produit dans la société où nous vivons. D’année en année, on observe une constante dégradation des valeurs, laquelle s’effectue cependant assez lentement pour que personne – ou presque – ne s’en offusque ».

Les responsables politiques de toutes obédiences légitiment parfois de leur signature les agissements de quelques bureaucrates qui ont un énorme pouvoir plutôt illégitime tiré de leur longue inscription dans les arcanes ministérielles. Ils restent quand les autres passent.

C’est donc sous la responsabilité de Marie-Georges Buffet au ministère de la jeunesse et des sports que les deux documents datés de 1999 sur les changements dans les formations dépendant du ministère ont été diffusés. Et à la même époque (et hélas peut-être plus préoccupée par cette opération à venir), elle lance une circulaire le 27 juillet 1998 aux directions régionales et départementales, avec comme objet « Education Populaire ». L’objectif était alors de promouvoir une réflexion sur l’éducation populaire, avec comme objectif final des rencontres intitulées « Pour l’avenir de l’éducation populaire, le travail de la culture dans la transformation sociale et politique » prévues pour les 5 et 6 novembre 1998 : la direction en fut confiée à Luc Carton, philosophe et sociologue[15]. Des réflexions décentralisées sont planifiées dans chaque département avec le soutien des directions de la jeunesse et des sports[16].

Que retenir de cette étape ? A notre avis, deux orientations à rappeler parmi d’autres, mais choisies précisément en référence à notre propos :

–          d’une part, en lien avec la place particulière des communistes au sein de la gauche plurielle au gouvernement (avec 4 ministres au total dans les secteur des transports, du logement, de l’équipement, du patrimoine, de la décentralisation culturelle), utiliser le secteur le plus pertinent apparemment (jeunesse et sports) pour tenter de construire une perspective consistant « à analyser et débattre de la nécessité d’un approfondissement de la démocratie, tant au plan de la définition des droits qu’au niveau de leur exercice » (extrait de l’argumentaire des rencontres). Suit une référence critique à la mondialisation des rapports marchands, au libéralisme économique et à une démocratie représentative qui perd de sa légitimité : il s’agit de « civiliser le marché, …publiciser le civil,…désétatiser le politique » et dénoncer le caractère « insensé » du « projet culturel du capitalisme », « interroger l’ensemble des relations entre économie et société », rechercher une nouvelle « articulation des rapports sociaux de production et de consommation », etc.

Tout cela est bel et bon. Mais on peut s’interroger sur une telle démarche non pas sur sa légitimité dans     le contenu, mais sur son adéquation à l’objet, la stratégie et la réalité présente des fédérations d’éducation populaire. Ne peut-on penser qu’il y a eu aussi (et pas seulement certes) en quelque sorte instrumentalisation de ces mêmes fédérations par le ministère pour renforcer la position du parti communiste dans cette gauche plurielle en difficulté, facilitant la prise de la direction du PCF à Marie-George Buffet en octobre 2001, dans la perspective de la préparation des élections présidentielles. Nombre de conflits en ont résulté qu’on ne peut ici que survoler. Conflits dus à des impasses stratégiques : dans le rapport intermédiaire rédigé par Franck Lepage (alors chargé de recherche      associé à l’Institut National de la Jeunesse et de l’Education Populaire et directeur des programmes à la Fédération Française des Maisons des jeunes et de la Culture), on peut lire la phrase suivante qui représente assez bien la philosophie du projet : à propos des fédérations et des associations en général, elles sont « soumises à une exigence de rentabilité de la part de leur municipalité », elles « butent sur le paradoxe : “ Etre agent d’une commande municipale – ou être acteur d’un projet de transformation sociale ” [17]».

Je n’ai jamais été un léniniste convaincu, mais j’ai toujours lu avec attention les écrits du leader    bolchevik[18] et dans un coin de mon esprit il reste cette phrase à propos des périodes dans lesquelles la droite et la réaction dominent la vie politique : « Il faut comprendre…qu’il est impossible de vaincre sans avoir appris la science de l’offensive et de la retraite » et le dirigeant révolutionnaire ajoute que son parti a vaincu par la suite parce qu’il avait « dénoncé et bouté dehors les révolutionnaires de la phrase[19] qui ne voulaient pas comprendre qu’il fallait se replier, savoir se replier, qu’il fallait savoir absolument apprendre à travailler légalement dans les parlements les plus réactionnaires, dans les plus réactionnaires organisations syndicales, coopératives d’assurances et autres associations analogues[20] ». La nécessité de la compréhension de la dialectique complexe des    sociétés le conduit à expliciter que « toute vérité, quand on la rend “exorbitante”… se change même infailliblement en absurdité » (p. 86). Il faut tenir compte de la réalité des rapports de forces « au lieu de déterminer la politique uniquement d’après les désirs » (p. 121). Il n’hésite pas alors de parler d’ « un enfantillage d’intellectuels » (p.127), d’un « doctrinarisme » (p. 134) qui n’est pas capable d’intégrer qu’ « il est beaucoup plus difficile de se montrer révolutionnaire quand la situation ne le permet pas encore… dans des institutions non révolutionnaires » (p. 149).

Certes un projet de « transformation sociale » doit définir des finalités et des objectifs à atteindre, mais       là où l’enjeu est essentiel, et ô combien complexe et subtil, c’est dans l’adoption d’une stratégie qui    tienne compte des faits qui « sont têtus » et donc d’une dialectique du haut et du bas, du dedans et du    dehors, du présent et du futur, du compromis et de la rupture, de la réforme et de la révolution : comme le dit un proverbe africain « il faut être à la fois arbre et pirogue ». Et il y avait bien quelque chose d’ « infantile » selon l’expression de Lénine dans cette démarche radicale venue d’en haut et        absolument pas en écho avec la réalité des organisations de base : la présence du président du CNAJEP n’était pas à cet égard une garantie suffisante. A refuser tout compromis (qui n’est pas une compromission) avec les institutions, on s’enferre dans des constructions illusoires qui relèvent de l’avant-garde consciente[21], mais qui ignorent la réalité des mouvements de masse que sont les fédérations d’éducation populaire, les syndicats et les associations en général, les distinguant ainsi   du parti politique : à lire le rapport d’étape, nombreux étaient ceux qui avaient l’impression de consulter le programme politique d’un parti révolutionnaire autogestionnaire des années 68 et suivantes !!! Erreur d’époque et erreur de casting ! Quel non-sens et quelle prétention surtout de penser que « peut-être le rôle nouveau de l’éducation  populaire est-il d’installer dans notre société une démocratie participative en lieu et place de la démocratie représentative que nous vivons ?[22] » !

– d’autre part, toute cette entreprise n’a abouti qu’à tenter de déligitimer de façon réitérée la professionnalisation de l’animation socioculturelle. Je l’ai déjà montré dans « L’Animation en   questions » à travers le décryptage de certains articles de Luc Carton. Mais il est possible d’ajouter  d’autres pièces au dossier.

C’est ainsi que, dans Citoyens Chiche ! déjà cité, le passage consacré aux formations ne parle  explicitement que du seul BAFA : il est même proposé que des postes de professeur d’éducation populaire soient créés dans les établissements scolaires comme débouchés aux titulaires de diplômes d’animation. Il faut méconnaître leur fonctionnarisation desséchante dans leur aventure au ministère de l’agriculture pour faire une telle proposition. Ils proposent même de « prévoir dans la formation des animateurs professionnels des séquences consacrées à l’histoire du mouvement ouvrier et ses liens avec       l’éducation populaire et de donner des éléments sur les organisations et la représentation des travailleurs » (p. 145) et introduire « l’analyse critique de l’économie… et y inclure un travail sur les problématiques internationales, le droit, l’éthique de la solidarité internationale, l’économie et la politique du développement et de la coopération » ( p.155). Mais c’est une plaisanterie : pour l’IUT de  Bordeaux (et il est loin d’être le seul établissement, institut ou centre de formation à l’animation ainsi    repérable), depuis sa création, la culture de l’éducation populaire et de l’animation socioculturelle est inscrite dans les formations (rappelons que Robert Escarpit, créateur de l’IUT fut, entre autres fonctions associatives, Président de la Ligue girondine de l’Enseignement), ainsi que celle de l’économie sociale et solidaire.

Il faut aussi expliquer que Frank Lepage, dans le processus qu’il a contribué à forger, mais dont il fut éliminé avant la réalisation finale pour cause d’obscurs conflits d’orientation et de pouvoir réunis, avait peut-être une certaine impatience à combler, manifeste dans un entretien à la revue Cassandre (1°  octobre 2004), révélant a posteriori une certaine confusion à propos des relations indirectes entre   son objet de travail autour du rapport d’étape et lui-même en tant que sujet. Il y déclare : « En 1978, je préparais une licence d’animation socioculturelle à Vincennes… À partir de 1980-1981, l’animation socioculturelle commençait à apparaître comme « ringarde »… Certains considéraient encore l’animation comme une méthode permettant aux gens de s’exprimer, de se désaliéner… Et, brutalement, l’idéologie a basculé : nous avons tous été convaincus qu’il ne s’agissait, en fait, que d’une vaste fumisterie. Soudain, la nouvelle idéologie était au tout culturel … J’ai déchiré  symboliquement mon diplôme d’animateur et je me suis réinscrit en 1re année de théâtre à Vincennes… Puis j’ai tenté le concours des MJC, dans le but de récupérer un équipement  culturel… L’éducation populaire m’était indifférente, je ne connaissais même pas le terme, mais  pendant deux ans j’ai travaillé sur le bicentenaire de la Révolution française… Je me suis construit une  culture que je n’avais pas, autour des enjeux politiques sur la citoyenneté, la démocratie… Je me suis  retrouvé chargé de la culture à la Fédération Française des MJC à Paris.

…C’est alors que je suis tombé sur le texte d’un Belge, Luc Carton, qui déclarait dans l’une de ses   interventions : « En France, vous parlez d’éducation populaire, mais vous n’en avez pas. En Belgique, l’éducation populaire, c’est la lutte des femmes, la lutte des chômeurs, Droits devant, AC !, et la culture, ça comprend les luttes d’émancipation… En France, au contraire, c’est un travail d’animation socioculturelle, de pacification, qui a sa pertinence, mais ne produit aucun effet en termes de     démocratie, de citoyenneté, de mouvement social… Si vous voulez faire de l’éducation populaire, faites-en et arrêtez de dire que vous en faites. » Le texte est violent, mais me donne enfin une clef de compréhension. Je l’appelle et je lui demande : « Auriez-vous le courage de venir vous enfermer  avec trente directeurs de MJC qui prétendent faire de l’éducation populaire, de leur raconter cela et de voir ce qui se passe ? ».  À l’époque, j’étais excédé par ces colloques où un intervenant s’exprime sur    un sujet intéressant pendant vingt minutes sans que rien ne se passe ensuite… Carton accepte. Ce séminaire s’est conclu en véritable psychodrame : des gens pleuraient, d’autres s’insultaient, certains       vomissaient. Mais ils ont fini par accoucher d’un aveu collectif d’impuissance. « J’ai fait mon boulot, dit Luc Carton, vous ne faites pas d’éducation populaire, salut, au revoir ! ».  On le retient : « Ça fait  vingt ans qu’on le sait et c’est ce qui nous tue. Si nous acceptons de le reconnaître, vous ne pouvez pas  nous laisser comme ça ».

Cette citation un peu longue, mais combien parlante, révèle tout l’étendue des frustrations d’une génération, les sentiments de culpabilisation, les illuminations salvatrices et rédemptrices, la recherche  de références incarnées. On comprend dès lors toute la confusion qui résulte de l’imprécision héritée d’une absence de distinction claire entre les différents rôles joués par des mouvements de lutte sociale et ceux qui subviennent lors d’un travail d’éducation populaire, non pas que les deux champs soient antinomiques, mais il faut d’abord intégrer les diverses définitions théoriques et pratiques qui sont justement le résultat de l’expérience historique du mouvement ouvrier français et international facilitant la distinction de fonctions pour chacune des composantes dans la lutte pour le changement social entre  l’action des partis, celle des syndicats, celle des mouvements de masse, des associations, des   coopératives, etc.

Nombre de commentaires critiques, parfois méprisants, truffent ainsi les propos de militants de l’éducation populaire toujours nostalgiques de temps meilleurs parce qu’anciens, temps bénis où les professionnels n’existaient pas, eux qui seraient les quasi analphabètes de l’éducation populaire : « Les animateurs n’ont souvent aucune connaissance de l’Education Populaire »[23] explique Jean Bourrieau,    ancien chargé de mission à la DIV : et de citer à l’appui de sa thèse les propos d’une poignée de   stagiaires (c’est exactement le même procédé -quelques mots de quelques stagiaires animateurs en formation- et donc le même type de démonstration sans valeur statistique qui est utilisée dans le récent numéro de Politis consacré à l’éducation populaire). Il ajoute que les animateurs « ont rarement acquis la démarche permettant aux jeunes, à l’équipe d’animation, à leurs partenaires, de s’approprier le contexte de la situation dans laquelle ils doivent évoluer » (p. 121), d’autant plus que l’affaiblissement  de l’éducation populaire serait notamment la conséquence de « la professionnalisation des animateurs »              (p. 127).

C’est oublier, semble-t-il un peu vite, la responsabilité en premier des fédérations d’éducation populaire     qui, en occupant le terrain de la formation des professionnels, pensaient ainsi créer des fidèles liés à  leurs organisations, voire des recruteurs : mais l’histoire évolue, la fin de la guerre d’Algérie fait exploser l’unité du GEROJEP, Mai 68 met à bas l’autorité symbolique des Fédérations (et certes pas  seulement elles), contestées elles-aussi de l’intérieur, puis de l’extérieur sur la pertinence de leurs  modèles militants par les luttes autogestionnaires, celle des femmes, des régionalistes, des écologistes, des anti-racistes, des pacifistes, bref de multiples luttes issues de fronts très variés. Le temps des « affranchis », comme l’explique J. ION, a remplacé largement le temps des « affiliés ». Il faut bien  reconnaître que les fédérations d’éducation populaire n’en pas vraiment été les fers de lance de ces  mouvements et donc les professionnels de l’animation ont plutôt su occuper, dans les années      soixante dix et suivantes, les espaces nouveaux institutionnalisant en quelque sorte ces aspirations aux changements sociaux, culturels, éducatifs qu’ils avaient assez bien perçus. Enfin j’ai toujours pensé qu’il n’était pas forcément inscrit dans les missions des fédérations d’éducation populaire de s’investir dans les formations de professionnels en tant qu’institutions mais plus dans celle   des militants, citoyens et cadres associatifs. Leur situation en tant qu’organisations ne serait-elle pas  plus dynamisante dans la clarté si cette voie avait été beaucoup plus privilégiée ?

En définitive le passage de Marie-George Buffet au Ministère se finit par un colloque sur l’éducation populaire (dont Franck Lepage nous disait toute l’inanité dans des propos rapportés plus haut), donc, sinon sur un échec, tout au moins en queue de poisson au regard des espérances de départ : par contre pour la transformation des diplômes elle a assumé la continuité bureaucratique des ministères précédents.

 3. Quelle théorie de et pour l’animation ?

Dans différents travaux depuis 20 ans maintenant[24], j’ai expliqué que l’animation était à la fois l’héritière de l’Education Populaire et en même temps un moment de rupture, parce que l’animateur professionnel se trouve situé dans une imbrication complexe et croisée de plusieurs légitimités (reprenant les classifications de cités proposées par L. Boltanski et L. Thévenot, 1991) : celle de l’animateur militant, relevant de la « cité inspirée », c’est-à-dire de valeurs transcendantes, celle de l’animateur technicien, relevant de la « cité industrielle », c’est-à-dire de qualités d’expertise et d’efficacité, et celle de l’animateur « médiacteur » relevant de la « cité civique », c’est-à-dire de la  lutte contre la crise du lien social ( la déliance comme l’exprime le sociologue belge M. Bolle de Bal) et pour l’intérêt général, participant ainsi à une régulation permanente des rapports sociaux démocratiques. Ici aussi il faut faire appel à une dialectique de la complexité qui sorte d’un idéalisme politique et philosophique relevant de l’injonction pour l’animateur à n’être qu’un militant ou un traître à la cause des exclus du savoir et du pouvoir.

C’est la raison pour laquelle l’animateur doit apprendre à louvoyer, à jouer, à occuper un rôle pertinent, à devenir un stratège intelligent au sens où il est capable de réunir, de calculer, d’organiser, réalisant un savant dosage de combinaisons où l’art de la ruse a sa place. Un professionnel de l’animation doit aborder son territoire comme un espace où se confrontent des acteurs, dont les logiques d’action se jouent dans un réseau de contraintes et de ressources dans un champ traversé par des enjeux multiples qui vont l’obliger sans cesse à modifier sa position à l’intérieur de cette triangulation que constituent les figures de l’animateur militant, de l’animateur technicien et l’animateur médiateur. En ce sens l’animateur n’est pas un technicien apolitique mais l’acteur d’une praxis sociale et culturelle, un professionnel de la méthis et du kaïros, professionnel rusé qui sait saisir les opportunités capables de permettre à tous de devenirs citoyens-décideurs dans la cité, dans les loisirs, dans la maison de retraite, dans la structure pour handicapés, dans l’hôpital, etc. C’est cela la militance de l’animateur, professionnel engagé et mû par des convictions (une éthique fondée sur des valeurs diraient d’autres)[25].

Dans ce jeu démocratique auxquels les animateurs participent, dans cette visée de changement qui est à la base de la vision démocratique, l’animation (et j’esquisse ici un début de définition) peut affirmer un rôle positif en se considérant comme une pédagogie où peut s’expérimenter la reconnaissance de l’autre, la possibilité pour chacun, s’il le désire, d’exercer un pouvoir, si minime soit-il, et une capacité de transformation de la réalité, tout en participant à l’élaboration de la loi démocratique et des interdits qui en découlent, pour faire face aux turbulences du désordre, de la folie, de la démesure. Mobilisée pour le changement des institutions, l’animation, dans la visée éducative qui est la sienne, cherche à faire que chacun comprenne les situations qu’il vit, puisse réagir contre les contraintes insupportables qu’il subit et agir pour affirmer à la fois sa place dans le lien social et collectif à tisser, et aussi le caractère irréductible de sa singularité individuelle. C’est en ce sens que projet individuel et projet collectif s’alimentent mutuellement de façon positive dans une interaction enrichissante qui peut parfois relever du chaos et du désordre. Comme le suggère Marx avec malignité : « La raison a toujours existé, mais pas toujours sous la forme raisonnable ». De nombreux désordres sont en leur cœur des appels indirects à un ordre plus juste, plus égalitaire, plus rationnel.

Certes, le modèle théorique que nous propose la philosophie de la praxis n’épuisera jamais le réel. Il a ses limites, mais il a aussi l’avantage de nous indiquer une voie (parfois conflictuelle) par laquelle il peut exister une relation entre la pensée et le monde, entre l’homme qui pense et le monde, par la praxis. Ce lien entre théorie et mouvement, cette articulation dialectique n’est pas simple, mais la praxis ne se limite pas à un faire, à une activité à l’état pur : c’est une action concertée, c’est une action précédée et accompagnée de décision et d’évaluation. La non-transparence de la société est un fait social. La praxis peut rétablir les conditions d’une transparence relative.

L’animation peut être une démarche de mise en tension créatrice d’une pratique et d’une théorie pour comprendre les pratiques, les améliorer, les réajuster. L’activité d’animation contient à cette condition une visée formatrice, dans une direction, un sens, et, à ce titre, reste un enjeu pour les pouvoirs (économiques, sociaux, culturels). Elle n’est jamais ni totalement asservie, ni totalement libérée des contraintes qui pèsent sur elle.

Le schéma pluraliste ainsi dégagé permet d’intégrer dans l’analyse les niveaux intermédiaires qui se situent à l’intersection du local et du global, de l’individu et de la société, les espaces de vie et de relations entre les individus par la médiation des groupes auxquels ils appartiennent. L’animateur professionnel est en permanence confronté aux différents groupes qui composent la société, coagulés chacun autour d’intérêts communs, en communication ou en opposition avec les autres groupes sociaux. Ces groupes participent eux aussi d’une praxis qui les met en état d’inventer des solutions nouvelles dans le but de transformer partiellement la société au lieu de seulement la subir.

Considérer l’animation comme une praxis puisqu’elle est un agir, c’est donc vouloir dire et affirmer qu’il y a vraisemblablement dans cette notion d’animation une visée de changement social. Une praxis, c’est-à-dire une pratique consciente d’elle-même, cherche à réconcilier théorie et pratique dans un processus dialectique et circulaire, dans une interaction permanente et créatrice. En conséquence, et dans cette perspective, les recherches sur l’animation doivent se situer dans l’ordre de ce qui s’appelle une praxéologie, qui, plus que science de la pratique ou de l’action, évoque la science de la praxis, c’est-à-dire le mouvement de va-et-vient entre le vécu, la pratique et la pensée.

Les problématiques et les champs d’investigation que doivent investir les professionnels de l’animation dans leurs fonctions se focalisent autour du « local », qui oblige à croiser des approches scientifiques distinctes (même si par ailleurs elles introduisent des écarts d’analyse), telles qu’une sociologie de l’acteur, concernant par exemple les aspects de la prise de décision dans les situations sociales, la psychosociologie pour ce qui concerne les fonctions de médiation des corps intermédiaires que sont les groupes sociaux, et une sociologie politique et systémique permettant de faire le lien entre le local et le global.

La fonction éducative est aujourd’hui interrogée dans nos sociétés par un certain nombre d’évolutions et de pressions observables : la loi est soumise plus qu’hier à l’opinion publique, à l’évolution des mœurs, à l’individu contemporain avide de son autonomie, au marché qui déstabilise les équilibres et les institutions dans leurs valeurs éducatives et les pratiques qui en découlent.

Il y a en même temps un doute de la société sur elle-même, sur son avenir. Mon opinion est qu’il est impossible de transmettre un message, une idée, une réflexion, une analyse, sans une forte conviction. Il n’y a pas non plus de forte conviction sans imagination pour demain et sans utopies à réinventer.

C’est en tout cas cette orientation qui inspire largement l’ISIAT (Institut Supérieur d’Ingénieurs Animateurs Territoriaux), pôle bordelais de l’animation à travers ses formations, ses recrutements, ses recherches, ses réseaux nationaux et internationaux, ses colloques, ses publications, ses partenaires locaux de l’Education Populaire, toujours associés à toutes nos initiatives. Mais il reste encore beaucoup à faire.

Conclusion : des combats difficiles sont encore à venir.

Sous le prétexte de la mobilité des étudiants en Europe (et nous voyons tous les jours qu’ils n’attendent pas les dispositifs institutionnels pour décider de rencontrer les différences), nous voyons pointer quelques menaces nouvelles et extérieures qui viennent se surajouter au cheval de Troie aux diverses crinières qui existent à l’intérieur de notre pays. C’est ainsi que l’option animation socioculturelle qui existait lors de la 3° année de la formation d’éducador social (aux cotés d’éducation permanente ou d’éducation des adultes, ou bien encore d’éducation spécialisée) a désormais disparu dans certaines universités espagnoles au profit de modules de formation à l’animation socioculturelle, parfois obligatoires, souvent obligatoires optionnels (choix obligé de certaines options) et enfin à choix optionnels. Ceci permet désormais aux étudiants d’éviter quasiment ce type de modules s’ils le désirent et à ceux qui veulent les garder les empêchent d’avoir un contenu aussi complet et important que celui qui était offert précédemment dans une option animation.

Il en est de même en Suisse où des tentatives de normalisation autour d’une formation généraliste de travail social ferait disparaître le diplôme d’animateur socioculturel en tant que tel au profit d’une modalité équivalente à celle de l’Espagne.

Un alignement sur le processus de Bologne risque d’ailleurs de provoquer le même mouvement dans toute l’Europe et en France bien sûr : il est vrai que, par exemple, la multiplicité aberrante des intitulés des licences professionnelles dans le champ de l’animation relève plus de logiques internes à certaines universités dans leur conversion récente à la professionnalisation que d’une connaissance bien comprise d’une filière de métiers. Mais entre le patchwork et l’uniformité, tout est une question de mesure et de rationalité minimum.

C’est donc partout en France et en Europe qu’il faut se battre pour la pleine reconnaissance de l’utilité sociale de l’animation professionnelle. Le 3° colloque international sur l’animation qui a lieu à Lucerne en septembre 2007 est un élément de cette orientation[26].

Comme l’écrit Antoine de Saint Exupéry, « dans la vie, il n’a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent ».

Jean-Claude Gillet, Professeur émérite

Responsable scientifique de l’ISIAT
Université Michel de Montaigne (Bordeaux 3)
http://jeanclaudegillet.free.fr

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[1] Cet article était prévu dans un autre support. Mais il semble qu’il gênait… J’ai donc décidé de me le réapproprier et d’en faire un autre usage. J’encourage tous les lecteurs à le piller et à s’en fairre l’écho dans leurs courriers, auprès de leurs collègues, sur les sites ou les blogs qu’ils connaissent ou qu’ils maîtrisent. Le réseau des animateurs professionnels va ainsi se renforcer par le débat dans le contexte politique actuel.

[2] Pour s’en convaincre, il suffit de lire (et relire) cet ouvrage déjà paru il y a dix ans, mais toujours d’actualité (hélas !), « Les enfants de la liberté. Etudes sur l’autonomie sociale et culturelle des jeunes en France, 1970-1996 » de Pierre Mayol. – Paris : éd. l’ Harmattan, 1997. – 286 p. – (coll. Débats/ Jeunesses).

[3] On peut lire aussi avec jubilation cet article de Serge Latouche « Vers la décroissance. Ecofascisme ou écodémocratie » paru dans Le Monde diplomatique en novembre 2005 ou bien de Thomas Coutrot, Démocratie contre capitalisme, paru aux éditions La Dispute (2005).

[4] C’est ici que le RUIFA (Réseau des Universités et des Instituts de Formation supérieure à l’Animation) créé par plusieurs partenaires (universités, Creps, représentants de Ministères, de la commission emploi-formation de la convention collective, de fédérations d’éducation populaire, etc.) prend tout son sens pour clarifier les composantes de l’animation professionnelle généraliste de haut niveau.

[5] P. Besnard, L’animation socioculturelle, coll. Que sais-je, PUF, 1980.
[6] Plusieurs de mes ouvrages traitent des rapports entre l’animation professionnelle et le Ministère des affaires sociales, devenu de la cohésion sociale, montrant en particulier le fait que la culture de l’animation (pour la promotion individuelle et collective) devient de plus en plus étrangère à celle de la réparation que ce Ministère impose de plus en plus à sa définition restrictive du travail social (cf. présentation du I° chapitre de l’ouvrage que j’ai dirigé « l’Animation dans tous ses états », coll. Animation et territoires, éd. l’Harmattan, 2006 ;  et le 4° chapitre de « L’animation en questions », coll. Trames, éd. Erés, 2006). Je n’y reviens pas dans cet article. Le conseil supérieur du travail social, organe consultatif, ne change pas grand-chose à ce constat : lors de sa séance plénière du 1° décembre pour sa fin de mandature, Mme Vautrin, ministre déléguée à la cohésion sociale, a fait lire le message suivant : « À travers cette instance d’expression des acteurs des politiques sociales, c’est tout le travail social que je salue. Les travailleurs sociaux qui au quotidien travaillent au remaillage du lien social, accompagnent et soutiennent les personnes en difficulté que ce soit les défavorisés, les personnes handicapées, les personnes âgées, les familles et de nombreuses autres populations. Ils sont la pierre angulaire de la cohésion sociale ». Au-delà de la banalité sur la crise du « lien social », il est clair que les publics ici réaffirmés du travail social ne concernent pas prioritairement l’animation professionnelle qui s’adresse à tous les âges et à tous les statuts sociaux, c’est-à-dire à tous les individus en tant que citoyens.

N’oublions pas non plus le poids de l’Association des Maires de France (présidée par un député UMP), de la DGCL (qui dépend de N. Sarkozy au Ministère de l’Intérieur), du CNFPT présidé par un proche de J.-L. Borloo : toutes ces institutions ont un poids considérable et souvent méconnu dans les décisions concernant les professionnels des collectivités territoriales.

[7] J’écris le 14 janvier 2007.

[8] Une réforme de contenu s’impose devant l’imposture qui consiste à obliger des étudiants de 20-22 ans en moyenne à rester 35 heures par semaine dans des salles de travail.  J’ai déjà exprimé dans « Formation à l’animation. Agir et savoir. Le cas des IUT » (parue en 1998 chez l’Harmattan) le caractère d’ignorance encyclopédique que ce modèle représente, malgré les réformes intervenues depuis lors. A quand à la fois des problématiques de formation, de recherche et d’action qui, à partir de séminaires thématiques aborderont les enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels actuels, en utilisant une mise en tension entre des disciplines de sciences sociales et humaines et la pratique d’une alternance régulière (quinzomadaire par exemple) entre terrain et institution de formation. Mais les quelques 120.000 étudiants qui sont dans les IUT, toutes spécialités confondues, par delà les louanges sur la réussite de cette institution, ne constituent qu’un petit bataillon noyé parmi les 2.300.000 étudiants en France aujourd’hui. Les enjeux principaux pour le Ministère sont ailleurs, en particulier autour de la question de l’échec dans les deugs.

[9] Le DUT est organisé de façon différente : la spécialité est un large champ professionnel « carrières sociales » (à l’image des carrières sanitaires) et l’option définit un champ professionnel de généraliste bien identifié : éducateur spécialisé, assistant de service social, animateur social et socioculturel notamment. Il existe quelques filières spécifiques dans certains espaces de formation du DUT, mais elles n’ont aucun caractère officiel et représentent uniquement des dispositifs pédagogiques internes.

[10] Jean-Pierre Augustin et moi-même avons montré cette orientation nécessaire de généraliste dans « l’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux », coll. Débats/Jeunesses, l’Harmattan, 2000.

[11] Cf. le bulletin de liaison. Formations. Schéma directeur , n°1 (sans date de référence, mais que l’on peut dater de mai 1990) qui comprend déjà pratiquement tous les éléments de la démarche prévue ; un n°2, novembre 1990, pages 3 et 4.

[12] A l’occasion de la rédaction de cet article je me suis aperçu que j’avais reçu le 30 mai 1991 du directeur de cabinet du Ministère une invitation à participer à une réunion de partenaires fixée au 11 juin 1991 pour l’élaboration de référentiels diplômes et formations. Je n’y suis pas allé ayant à l’époque d’autres priorités (une relance fut faite en juillet 1991 me demandant mes commentaires et analyses sur certains travaux en cours). Mais bien m’en a pris, me dis-je après-coup.

[13] Rappelons pour mémoire que depuis 1986 sont passés Calmat, Bergelin, Bambuck, Bredin, Alliot-Marie, Drut, Buffet, Lamour.

[14] Le sociologue O. Douard, alors à l’INJEP, déclarait dans les ASH  (n° 2100 du 1° janvier 1999, p.26) : «  …pourquoi ne pas faire reposer la filière sur le niveau III, à l’image de ce qui existe dans le travail social ? ». Par ailleurs associer la réforme des diplômes de l’animation à ceux du sport est le résultat d’un accord entre le Ministère et la commission paritaire dela branche de l’animation socioculturelle (CPNE). Bien sûr chacun au ministère défendait l’idée de renforcer ainsi la filière de l’animation socioculturelle : c’est en tout cas les propos prêtés à Philippe Forstmann, délégué aux formations, signataire de la circulaire du 15 avril 1999, dans le même numéro des ASH. Au vu des résultats du moment, il serait sûrement profitable d’interroger les acteurs de l’éducation populaire sur les effets de ce choix puisqu’ils y ont participé. Mais il est vrai que, pris entre leur position d’employeur et celle de formateur d’animateurs, ils ne sont pas forcément très à l’aise pour avoir une analyse critique suffisamment distanciée.

[15] J’ai déjà consacré une partie de « L’animation en questions » (Coll. Trames, éd. Erès, 2006) à une réflexion sur cette démarche.

[16] J’y participe alors régulièrement en Gironde.

[17] Marie-George Buffet exprimera aussi une seconde critique : « Il faut que ceux qui se réclament de l’éducation populaire reconnaissent ceux qui en font sans s’en réclamer », confortée par cette phrase de René Mabit, son directeur de cabinet : « Il y a des gens qui font de l’éducation populaire sans le savoir, d’autres qui ont l’étiquette et qui n’en font plus » (Propos rapportés dans Le Monde des dimanche et lundi 9 novembre 1998).

[18] Et aussi parce qu’il s’agit d’ une culture qui doit appartenir historiquement aux promoteurs de cette initative.

[19] Mis en valeur par l’auteur de l’article.

[20] Lénine, La maladie infantile du communisme, coll. 10/18, UGI, 1962, p.23.

[21] C’est le même processus avant-gardiste qui a abouti d’abord au cavalier seul de la LCR, puis à celui du PCF refusant un consensus avec toutes les forces anti-libérales de gauche sur un programme et surtout un candidat apartidaire ou tout au moins un autre que le premier représentant d’un appareil bien affaibli. Mais je suis de ceux à qui on avait déjà fait le coup en 1974 lorsque Charles Piaget, leader de la lutte des LIP et militant CFDT-PSU pouvait incarner les forces alternatives et anticapitalistes aux élections présidentielles. L’appareil « léniniste » de la LCR de l’époque avait aussi sabordé cette solution, alors que le PCF soutenait de son côté le candidat de l’union de la gauche François Mitterrand.

[22]«  Citoyens chiche ! Le livre blanc de l’éducation populaire », éd. de l’Atelier, 2001, p. 93.

[23] Jean Bourrieau, « L’éducation populaire réinterrogée », éd. l’Harmattan, 2001, p.120.

[24] Je vais sûrement répéter des propos déjà tenus dans mes écrits, mais, pour reprendre la phrase de Camus :  “Tout a été dit sur tout. Mais comme personne n’écoutait, je vais me permettre de reprendre ».

[25] Je renvoie ici aux différents modèles de triangulation présentés dans « Animation et animateurs. Le sens de l’action », coll. Technologie de l’action sociale, éd. l’Harmattan, 1995 et dans « l’Animation professionnelle », déjà citée.

[26] cf. http://colloque.cs.free.fr/